Histoire de la protection de la nature et de l’environnement
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La protection de la nature en France au filtre des historiens
dimanche 10 octobre 2010
par Roger Cans
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En l’absence des ministres retenus à New York pour une session des Nations Unies, c’est le directeur général en charge de la Nature, Jean-Marc Michel, qui a souhaité la bienvenue aux participants au nom du ministre de l’Ecologie. Un message d’encouragement pour que l’AHPNE poursuive sa tâche avec entrain, dans un champ de connaissances qui reste encore à défricher et qui intéresse beaucoup le ministère.

La « leçon inaugurale » avait été confiée par Jean-François Mouhot et Charles-François Mathis, coresponsables du programme, à John McNeill, de l’université de Georgetown (Washington DC), qui a retracé en une heure « l’histoire mondiale de l’environnement à l’ère des carburants fossiles (1800-2010) ». Une vaste fresque évoquant successivement les besoins d’énergie, la consommation d’eau et la pollution de l’air par le soufre du charbon, puis du pétrole et du gaz.

Il estime que nous sommes entrés dans une nouvelle ère, l’anthropocène, qui succède à l’holocène. Une ère où l’homme modèle la planète à son rythme, un rythme fou qui s’est traduit, par exemple, par la quasi-disparition des bisons en Amérique ou la concentration de 22 millions d’hommes à Mexico et dans ses immenses faubourgs.

Notre ami Florian Charvolin, de l’université de Saint-Etienne, s’est quant à lui penché sur « l’ornithologie citoyenne » et l’expérience américaine de « Feederwatch ». Il en retient la leçon d’une « expertise profane », qui semble un oxymore mais recouvre une réalité bien ancrée, aussi bien aux Etats-Unis avec ses 15.000 birdwatchers qu’en France avec ses 3.000 « miroiseurs » bénévoles, qui estiment la population d’un oiseau en inventoriant ses places de chant. Un bel exemple de « science citoyenne », qui s’étend aujourd’hui à l’observation des cétacés en mer ou des papillons dans le jardin.

Les sociologues Lionel Charles et Bernard Kalaora ont pour leur part souligné que, dans un pays aussi traditionnellement rural que la France, « la nature est annexée à l’homme ». L’environnement est une notion récente, entrée dans le Larousse en 1963. Dans le premier projet de parc national, dans l’Oisans en 1913, il s’agissait surtout d’éviter la destruction de la forêt par les bergers, afin d’éviter l’érosion et les inondations. Dans la salle, certains ont appuyé cette constatation, comme Jean Cabanel, ancien du ministère de l’environnement, pour qui « l’environnement est étranger à la France, où l’on se fonde sur la petite exploitation rurale ».

Nicolas Krautberger, de l’université de Grenoble, a fait un remarquable exposé sur la protection de la nature dans l’Algérie française de 1880 à 1930. Il a retracé l’action de la Ligue du reboisement (1881-1920), qui a soutenu toutes les opérations de séquestration des terres au profit des colons, chargés de lutter contre l’érosion et de mettre en valeur les terres en friche (pâtures, forêts brûlées, etc.). Selon lui« La dégradation environnementales devient le prétexte à l’appropriation coloniale ». Et c’est ainsi que l’Algérie, en 1930, peut se prévaloir de 11 parcs nationaux

Estienne Rodary, de l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) et de l’université de Witwatersrand (Afrique du Sud) a tenté une comparaison entre les systèmes britannique et français en Afrique sub-saharienne. En AOF (Afrique-Occidentale française) et en AEF (Afrique-Equatoriale française), la France cherche d’abord à protéger les forêts, dont elle exploite le bois. Un premier parc national voit le jour en AOF en 1925, et en 1929 en AEF. Les Français tentent alors, comme les Anglais, de s’orienter vers une exploitation cynégétique des terres en réserve. Mais cela ne marche pas. Le bois rapporte, pas la faune. Pour quelques milliers de touristes qui vont visiter les parcs du Sénégal ou de la boucle du Niger, on dénombre un million de visiteurs au Botswana et 1,2 millions dans le seul parc Kruger (Afrique du Sud).

Marie Bonnin, de l’IRD de Bretagne et John Thompson du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive du CNRS, ont fait l’éloge d’une nouvelle conception de la protection dans les parcs nationaux : la « solidarité écologique ». Pour eux, « les enjeux de la conservation dépassent les limites des zones protégées ». C’est pourquoi ils justifient la nouvelle loi sur les parcs qui a institué en 2006 les « aires d’adhésion », c’est-à-dire la possibilité pour des communes extérieures d’adhérer aux objectifs du parc.

Deux personnalités aujourd’hui disparues ont fait l’objet de communications remarquées par Nicolas Stenger de Paris 8 et Olivier Dard de l’université de Metz : le premier s’intéressa au Suisse Denis de Rougemont (1906-1985), fondateur du mouvement ECOROPA en 1976, et le second au Français Bertrand de Jouvenel, auteur de l’expression « écologie politique » dans une communication à Tokyo en 1957, publiée en 1968 sous le titre Arcadie. Son personnalisme l’a rapproché de Bernard Charbonneau et de Jacques Ellul mais avec un penchant plus prononcé pour la modernité et la réflexion économique. Pour Jean Jacob, de l’université de Perpignan, les trois maîtres à penser de l’environnement sont l’artiste suisse Robert Hainard, le philosophe Bernard Charbonneau et le sociologue Serge Moscovici, chacun dans leur sphère d’influence.

En matière de science politique, Daniel Boy a ausculté les acteurs du Grenelle de l’environnement et Guillaume Sainteny a analysé les rapports souvent ambigus de la presse écrite avec les questions environnementales

Il revint, le 3ème jour, à Gregory Quénet de l’université de Versailles-Saint Quentin et à notre vice-président, Jérôme Fromageau, de tenter de dégager les spécificités françaises dans cette approche de deux siècles de protection de la nature et de l’environnement. Ils s’y employèrent avec brio, en trois tableaux. Gregory Quénet a surpris l’auditoire en mettant en scène Versailles dont la construction de la ville, du château et du jardin fut, selon lui, l’un des premiers grands chocs écologiques en France. Ce moment d’histoire et ses acteurs en disent beaucoup sur le tempérament français en matière d’environnement.

Enfin, les organisateurs avaient fait appel à Jean-Paul Deléage, homme « tout terrain » et d’expérience s’il en est dans ce domaine, directeur de la revue Ecologie & Politique, agrégé de physique et longtemps enseignant, passé par la Ligue communiste révolutionnaire, le Conseil national des Verts, et son laboratoire d’écologie générale, pour tirer la leçon finale de ce colloque riche et foisonnant. Avec émotion, il dit d’abord son bonheur d’avoir participé à ce colloque dont il loua l’organisation et la qualité du programme. Il signala ensuite plusieurs idées maîtresses dont l’importance de travailler sur une histoire comparatiste dans une perspective mondiale et d’investir la question de l’anthropocène.

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