Jean Lahor naît le 9 mars 1840 en région parisienne, à Cormeilles en Parisis, sous le nom d’Henri Cazalis. Fils d’un médecin et d’une mère héritière de rentiers parisiens, il suit sa scolarité au lycée Henri IV avant d’entreprendre des études de droit, puis de médecine. Il soutient sa thèse en 1875 et exerce comme médecin thermal en Savoie et en Haute Savoie. Dès ses années d’étudiant, il publie ses premiers poèmes, d’abord sous le pseudonyme de Jean Caselli, puis sous celui de Jean Lahor. Poète parnassien puis symboliste, proche de Stéphane Mallarmé, il choisit le nom de Lahor en référence à la capitale du Pendjab, l’hindouisme constituant une source d’inspiration importante pour son œuvre [1].
Cette double activité de médecin thermal et de poète permet de comprendre son engagement en faveur de la protection de la nature selon des considérations esthétiques, qui se traduit par la fondation de la Société pour la protection des paysages de France en juillet 1901.
Un engagement contre l’enlaidissement du monde
Dans le cadre de ses études à Paris, Jean Lahor rencontre plusieurs figures de la scène littéraire et artistique. Il fréquente notamment le salon du poète et professeur Emmanuel des Essarts, où il côtoie Théophile Gautier et George Sand. D’après les quelques biographies qui lui sont consacrées, il aurait également participé à des promenades dans la forêt de Fontainebleau [2]. Cette donnée n’est pas anecdotique : cette forêt est le lieu de luttes précoces en faveur de la protection de la nature pour des considérations esthétiques, auxquelles Théophile Gautier et George Sand sont associés [3].
Dans ses œuvres, Jean Lahor manifeste également un goût marqué pour les espaces naturels. En 1875, il publie L’Illusion [4], un recueil dont l’un des poèmes s’intitule « À la nature ». Dans « Les arbres », également issu de ce recueil, Lahor affirme que les bois « gardent en eux l’âme de la patrie ». Son activité de médecin thermal lui donne par ailleurs l’occasion d’admirer de nombreux paysages. À partir de 1875, il s’installe dans la région alpine, d’abord à Challes les Eaux, puis à Aix les Bains, où il soigne des curistes de renom, parmi lesquels Guy de Maupassant. Il voyage également en Égypte, en Turquie, en Russie, en Espagne et en Angleterre [5].
Cet intérêt pour les paysages, qui se manifeste dans son activité de poète comme dans son expérience de médecin thermal et de voyageur, permet de comprendre son engagement contre leur enlaidissement sous l’effet de l’industrialisation. Plus largement, Lahor développe une réflexion sur les usages sociaux de l’art, sous toutes ses formes, y compris à travers les beautés de la nature. Il s’inspire notamment des réformateurs sociaux anglais John Ruskin et William Morris, qui intègrent eux aussi la protection des paysages à leur combat contre les effets néfastes de l’industrialisation [6].
En 1897, Jean Lahor donne une conférence à l’Université de Genève sur « William Morris et le mouvement nouveau de l’art décoratif » [7], dans laquelle il présente William Morris et John Ruskin comme des prêtres de « la religion de la Beauté ». Il précise sa pensée en 1902, dans un essai intitulé L’Art pour le peuple à défaut de l’art par le peuple, où la défense de l’esthétique est étroitement associée à des préoccupations hygiénistes. Pour le poète et médecin, « nous ne devons pas laisser le peuple en ces abominables laideurs, où il semble se complaire, loin de s’en révolter, laideurs, puanteurs créant, entretenant à l’entour de lui une atmosphère malsaine, une sorte de foyer d’infection pour le goût et pour l’art » [8].
La thèse de Jean Lahor s’accompagne néanmoins d’une vive critique du régime démocratique, qu’il présente comme le règne de la médiocrité. Selon lui, les masses ne possèdent pas le bon goût et il revient aux élites, dont il se considère comme un membre, de diffuser auprès du peuple l’art et l’esthétique. Son engagement contre la laideur doit également être envisagé en lien avec le nationalisme qui imprègne sa pensée. Son projet de réforme sociale par l’art vise en effet à contribuer au relèvement de la société française, dont la décadence est, à ses yeux, symbolisée par la défaite de 1870 face à la Prusse. Le poète estime ainsi nécessaire de diffuser auprès du peuple le goût des paysages de la patrie. Il propose notamment de tapisser les logements ouvriers de papiers peints représentant « nos beaux et doux paysages de France » [9].
Il convient néanmoins de souligner que son nationalisme ne se limite pas à cette dimension patriotique : selon les biographies qui lui sont consacrées, la xénophobie et l’antisémitisme occupent également une place dans sa pensée [10].
Le fondateur de la Société pour la protection des paysages de France
Jean Lahor ne se contente pas d’être un théoricien des effets néfastes de l’industrialisation sur les paysages : il décide de passer à l’action pour assurer leur protection. En janvier 1901, La Revue publie un article de Jean Lahor au titre explicite : « Une société à créer pour la protection des paysages » [11]. L’auteur y décrit les ravages causés par l’industrie sur les beautés naturelles, qu’il assimile à un « patrimoine légué par le passé, pour être transmis à l’avenir ». Selon lui, la protection de la nature est également nécessaire pour offrir à la population des refuges face à la civilisation urbaine et industrielle. Il estime en outre qu’elle peut servir les intérêts de l’industrie touristique, alors en plein essor grâce aux premiers syndicats d’initiative et au Touring Club de France, même s’il critique les effets potentiellement pervers d’un tourisme gourmand en infrastructures.
Pour obtenir gain de cause et empêcher les atteintes aux paysages, Jean Lahor préconise deux solutions : l’adoption d’une législation permettant de sanctuariser les beautés naturelles, au même titre que les monuments historiques ; et la fondation d’une association capable de peser auprès des pouvoirs publics. Il fait référence au National Trust, créé en Angleterre en 1895. Son action doit ainsi être replacée dans un contexte international marqué par la multiplication des mobilisations visant à préserver une nature assimilée à un patrimoine [12].
Outre l’influence des expériences étrangères, notamment connues grâce à ses voyages en Angleterre, la décision de Jean Lahor de lancer cet appel au début du XXe siècle s’explique aussi par les échos de certaines destructions dont il prend connaissance grâce à ses réseaux. Quelques années plus tard, il explique que l’un des éléments déclencheurs de son appel de janvier 1901 est une discussion avec un ami engagé contre la destruction de rochers sur la côte bretonne, menacés par l’industrie des carrières [13]. Cet ami est sans doute Edmond Haraucourt, lui même poète. Propriétaire d’une maison sur l’île de Bréhat, ce dernier alerte la préfecture des Côtes du Nord (aujourd’hui Côtes d’Armor) pour dénoncer les atteintes commises par les carriers [14].
Au même moment, dans le Doubs, une autre lutte est engagée depuis 1899 pour sauver la source du Lison, menacée par un projet de captage destiné à la mise en valeur hydroélectrique du site. Parmi ses défenseurs figure le député du Doubs Charles Beauquier. Le 28 mars 1901, quelques mois après l’appel de Jean Lahor en faveur d’une législation protectrice, Beauquier dépose un premier projet de loi allant dans ce sens [15]. Les liens entre Lahor et Beauquier s’expriment également à travers leur engagement régionaliste : Beauquier est un membre éminent de la Fédération régionaliste française, tandis que Lahor publie des communications dans l’organe du mouvement [16]. Ces réseaux intellectuels, artistiques et régionalistes contribuent à mettre en relation des mobilisations jusque là dispersées et à favoriser l’émergence d’une cause commune autour de la protection des paysages.
Concernant la Société pour la protection des paysages de France, sa naissance est actée en juillet 1901. Bien qu’à l’origine de ce rassemblement, Jean Lahor n’en exerce pas la présidence. C’est l’un de ses proches, le poète parnassien Sully Prudhomme, qui occupe d’abord ce poste, avant d’être remplacé quelques mois plus tard par Charles Beauquier. Jean Lahor est, quant à lui, vice président jusqu’à sa mort [17]. Les deux vœux formulés en janvier 1901 se concrétisent ainsi progressivement : une association chargée d’organiser la lutte et de peser auprès des pouvoirs publics voit bien le jour ; elle s’engage notamment dans la défense de la source du Lison, dont le sort est positivement réglé en 1902 ; et elle participe aux réflexions législatives qui aboutissent, le 21 avril 1906, à l’adoption de la loi relative à la protection des sites et monuments naturels de caractère artistique, dite « loi Beauquier ».
L’ambassadeur de la cause des paysages
Bien que Jean Lahor n’ait pas souhaité présider l’association fondée à son initiative, il joue un rôle particulièrement actif en la représentant lors d’événements organisés par d’autres groupes sensibles à la cause des paysages. Ainsi, le 14 juin 1903, il représente la Société pour la protection des paysages de France lors d’une fête de l’arbre organisée dans les environs d’Annecy, dans la région où il est domicilié. Cette fête est organisée par la section d’Annecy des Amis des arbres, une association qui encourage le culte de l’arbre dans les régions montagneuses afin de favoriser le reboisement, présenté par les forestiers comme un enjeu de sécurité face aux risques d’inondation.
Jean Lahor prononce un discours aux côtés de Philibert Guinier, forestier et fils d’Ernest Guinier, lui même forestier et connu pour avoir défendu la création de parcs nationaux en France dès la fin du XIXe siècle [18]. Il appelle les sociétés des Amis des arbres à soutenir le mouvement de protection des paysages, à dénoncer les actes de vandalisme et à enseigner aux jeunes générations le respect des arbres [19].
Malgré ses accents nationalistes, Jean Lahor est également soucieux d’inscrire l’action de la Société pour la protection des paysages de France dans un cadre international. Ce souci de créer un cadre fédérateur au delà des frontières se manifeste déjà en 1903, lorsqu’il crée la Société internationale d’art populaire et d’hygiène [20]. Concernant la cause des paysages, en octobre 1905, il émet le vœu de voir naître une « Fédération internationale des sociétés protectrices des monuments et des sites », sans succès [21].
Il participe également aux préparatifs d’un événement devant être organisé en France afin de réunir des représentants du monde entier autour de la protection des paysages. Depuis 1908, Jean Lahor souffre toutefois de la tuberculose. Il en décède le 1er juillet 1909, à Genève. Il ne peut donc assister au Premier Congrès international pour la protection des paysages, organisé à Paris du 17 au 20 octobre 1909.
Une figure tutélaire du mouvement paysager
Absent lors de cet événement international, Jean Lahor ne donne pas non plus son nom à la loi du 21 avril 1906 sur la protection des sites et monuments naturels de caractère artistique, première grande loi française relative à la protection de la nature. Si cet honneur revient à Charles Beauquier, en tant que député, le rôle du médecin Cazalis ou du poète Lahor n’en est pas moins fondamental.
Par ses réflexions, il participe au mouvement culturel qui conduit à ériger la nature en patrimoine artistique méritant la même protection que les monuments historiques. Par sa curiosité pour les expériences étrangères, en particulier anglaises, il donne une impulsion aux mobilisations en donnant naissance à une association capable de peser auprès des pouvoirs publics, jusqu’à obtenir la loi tant désirée.
C’est parce qu’il en est le père fondateur que les membres de la Société pour la protection des paysages de France, après sa mort, le 1er juillet 1909 à Genève, décident de confier symboliquement son poste de vice président à son épouse [22]. C’est une manière, sans doute, de perpétuer la présence du nom Cazalis ou Lahor au sein d’un mouvement dont il est considéré comme la figure tutélaire. L’association change par la suite de dénomination et est aujourd’hui connue sous le nom de Sites et Monuments.
[1] Jean Godonnèche, Jean Lahor, poète et médecin, La Belle Cordière, 1975.
[2] Ibid., p. 2.
[3] Jean-Claude Polton, Tourisme et nature au XIXe siècle. Guides et itinéraires de la forêt de Fontainebleau (vers 1820-vers 1880), Paris, Éditions du CTHS, 1995.
[4] Jean Lahor, L’Illusion. Œuvres de Jean Lahor, Paris, Éd. A. Lemerre, 1925 (1re éd. 1875).
[5] Jean Godonnèche, op. cit., p. 18.
[6] Charles-François Mathis, In nature we trust. Les paysages anglais à l’ère industrielle, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2010.
[7] Jean Lahor, « William Morris et le mouvement nouveau de l’art décoratif. Conférence faite à Genève en l’Aula de l’Université, le 13 janvier 1897 », Genève, Éd. C. Eggimann, 1897.
[8] Jean Lahor, L’art pour le peuple à défaut de l’art par le peuple, Paris, Larousse, 1902, p. 7-8.
[9] Ibid., p. 10.
[10] Lawrence A. Joseph, Henri Cazalis. Sa vie, son œuvre, son amitié avec Mallarmé, Paris, Nizet, 1972, p. 229.
[11] Jean Lahor, « Une société à créer pour la protection des paysages », La Revue (ancienne Revue des revues), numéro de janvier 1901, p. 526-532.
[12] Luigi Piccioni, « Les instruments conceptuels de la patrimonialisation du paysage et de la nature dans l’Europe de la Belle Époque », Projets de paysage, n° 11, 2014.
[13] Conférence de Jean Lahor, « Société forestière des amis des arbres et société pour la protection des paysages. Fête de l’arbre célébrée le 14 juin 1903, dans la forêt du Crêt-du-Maure, à Annecy (Haute-Savoie) », Éd. Abry, Annecy, 1903, p. 13-14.
[14] Archives départementales des Côtes-d’Armor, cote : 4T12.
[15] Benoît Livet, « Charles Beauquier (1833-1916) », Dictionnaire biographique des acteurs de la protection de la nature - AHPNE, 2026.
[16] Voir les numéros de L’Action régionaliste. Organe mensuel de la Fédération régionaliste française.
[17] Bulletin de la Société pour la protection des paysages de France, numéros de 1902 à 1909. Voir la rubrique « Comité directeur ».